souvenir d'enfance
Publié le 27 Mars 2006
Anne m'a demandé d'écrire le récit d'un de mes premiers souvenirs d'enfance.
J'éviterai les tous premiers, en fait, objets de quelques sensations guère racontables!
Je devais avoir deux ans, deux ans et demi.
Je suis en école maternelle. « Un peu jeune mais très éveillée, participe beaucoup à la classe. Trop bavarde cependant. »
Le bavardage m'aura passé avant la fin du cycle primaire, suite à une « médication musclée » : « heures de colle », punition « au coin », ou isolée derrière le tableau pivotant, et le pire, dégoût et humiliation suprêmes, le confinement sous le bureau de la maîtresse comme un chien dans une niche. Libertins, ne fantasmez pas, la maîtresse continuait son enseignement en faisant les cent pas dans la salle et en me laissant suffoquer dans un mélange d'odeurs de contreplaqué verni, de chaussures rancies et de poussière coincée entre les lames grises du parquet. La chaise était avancée et ses pieds de métal servaient de barreaux symboliques.
Mais là, je ne suis pas punie. Je suis si concentrée par mon ouvrage en pâte à modeler que j'ai l'impression d'être à plusieurs bureaux de distance, au moins, de mes camarades. De même, j'ai du naître avec l'option oreilles à clapets, car tout me semble silencieux.
J'ai commencé à aplatir de la pâte verte à en arrondir les bords comme pour préparer un fond de tarte. Je monte un colombin, puis deux, sur le fond de mon futur panier à fruits. Des barres de pâte à modeler rouge et jaune attendent, intactes, la suite des événements.
Soudain, Madame la Directrice du primaire pousse la porte communiquant entre la Classe Préparatoire et la Maternelle. Tout le monde lève la tête. Je suis toujours saisie par la beauté de Madame B., par sa démarche altière. Notre maîtresse l'accueille en bas des trois marches de bois, pleine de respect.
Elles devisent toutes deux en avançant à travers les rangs. Le coeur battant, à la fois éperdue et craintive, j'attends l'arrivée Madame B. comme un bonheur et un verdict.
Elle s'arrête devant mon bureau, m'adresse un sourire radieux, et se penche pour saisir les barres colorées du modelage : elle façonne rapidement une anse et quelques sphères. En un tournemain elle a réalisé une corbeille emplie de fruits. « Et voilà, tu peux faire un panier avec des cerises par exemple », dit-elle en passant une main sur ma tête ornée de deux grandes couettes, celles qu'elle a coiffées le matin même. Mon regard passe du chef-d'oeuvre à ses yeux d'un bleu éclatant.
J'expire d'un "oui". Je ne sais plus si je lui ai dit ou non que c'était justement ce que j'allais faire.
Je me rappelle seulement qu'en moi, silencieusement, tout a explosé.